Le sport de demain vu par Benjamin Carlier

« Le sport est un accélérateur de l’innovation »

Le Tremplin, créé en 2014 à l’initiative de la Mairie de Paris, est le premier incubateur dédié au sport dans le monde. Au service des startups de la première promotion et en contact permanent avec les autres acteurs de l’écosystème du sport, son responsable, Benjamin Carlier, dispose d’une position privilégiée pour analyser les nouvelles tendances du secteur.

L’enjeu de la donnée pour l’avenir du sport

Notre contact avec les grands groupes nous permet de connaître leurs attentes. Un sujet qui les intéresse beaucoup est la réflexion sur les données et la façon de les récolter. Cela peut être autant l’AccorHôtels Arena qui est intéressée par les données des personnes qui vont consommer boissons et nourritures lors de la mi-temps des matches, que Nike qui va se pencher sur les données des gens qui courent en France : qui court, combien de temps, combien de fois par semaine, à quel moment, par quel temps, etc.. Il y a de grandes attentes dans ce secteur.

A l’avenir, on ne conçoit ni la pratique du sport ni le business autour sans données, à l’instar des autres secteurs de l’économie. Ce qui est valable pour le sport l’est aussi pour le tourisme, pour l’automobile, et ainsi de suite.

Le sport soulève un enjeu un peu particulier autour des données, qui est le travail sur la performance. Il y a là un grand potentiel, car lorsque on parle de performance sportive, il y a encore quelques années on parlait uniquement du sport de haut niveau, professionnel, et de quelques amateurs qui faisaient de grosses performances ; aujourd’hui on considère les amateurs qui courent un marathon en 4h30, et qui vont avoir quasiment les mêmes attentes en termes d’outils d’analyses des performances que ceux qui vont le courir en moins de 3h. Le changement touche d’abord le sport professionnel, qui a un besoin très fort d’avoir des données et de les exploiter, ce qui a été mis en avant à la suite à la victoire de l’Allemagne à la Coupe du monde en 2014. C’était très marquant, mais aujourd’hui on va plus loin : une société comme Mac-Lloyd, startup du Tremplin, équipe un tiers de la Ligue 1, la moitié du Top 14, et les autres équipes sont aussi équipées via d’autres solutions.

Ce même besoin arrive dans le sport amateur. On voit avec Mojjo que le tennis va être analysé pour les amateurs à la façon des professionnels mais de manière beaucoup moins coûteuse. Avec Running Heroes qui récompense la performance sportive, la donnée va être un facteur de motivation. Il y a enfin un besoin de données pour un dernier secteur lié au sport qui est le sport-santé, domaine extrêmement important et qui va notamment permettre de travailler à terme sur la prescription médicale. Le sport doit faire de la prévention et remplacer les médicaments en quelque sorte, et on va avoir besoin de données sur le sport pour s’améliorer dans ce secteur.

L’essor du sport-santé

Il y a eu un amendement déposé à l’Assemblée nationale l’année dernière sur la loi santé qui commence à faire rentrer le sport comme possible prescription médicale. Il y a des initiatives qui sont déjà prises sur le sujet notamment à Strasbourg où les médecins peuvent, en caricaturant un peu, prescrire un abonnement Vélib’ gratuit pour les personnes qui ont besoin de mobilité. Pour les pouvoirs publics, la vraie force du sport est son lien avec la santé publique et les économies potentielles pour la Sécurité sociale. Des études estiment que si les Français faisaient autant de vélo que les Néerlandais, le trou de la sécurité sociale serait résorbé. D’autres démontrent 25%

de chances d’avoir un cancer du sein en moins chez les femmes qui pratiquent 1h ou plus d’activité physique par semaine, et -50% de récidive pour celles qui ont déjà été atteintes. Des études viennent de sortir sur le sport comme un facteur de prévention d’Alzheimer, etc. Les chi res sont extraordinaires en termes de santé-bien-être et il y aura beaucoup de travail à faire sur ces connections.

Le sport pour renouveler le secteur public

A l’avenir, nos partenariats pourront aussi se faire avec les pouvoirs publics. Ils sont déjà intéressés par tout ce qui se fait ici, et dans un sens l’idée de la mairie de Paris en lançant et soutenant cette plateforme d’innovation était de trouver les solutions de demain qui permettent de faire pratiquer plus de sport dans un contexte urbanisé. Un exemple très concret : Running Heroes a une donnée extraordinaire sur 200.000 coureurs en France. On peut imaginer qu’une ville s’en serve pour savoir quand les gens courent, quel trajet, combien de temps, et que la ville adapte et transforme son urbanisme pour permettre aux coureurs d’avoir une pratique facilitée : cela peut être tout simplement en mettant des fontaines à eau aux endroits stratégiques où la plupart des coureurs passent, ou en piétonnisant après ou avant telle heure un passage très emprunté. Les pouvoirs publics, à partir de la donnée, pourraient e ectivement concrètement adapter la ville. On y arrive peu à peu.

L’innovation pour améliorer l’expérience en stade

Un autre enjeu serait d’aller vers un rééquilibrage, pour les fans de sport, entre le stade et le canapé. Il y a eu un renversement qui est assez clair : il est économique. Aujourd’hui les clubs touchent plus de revenus grâce aux droits TV que grâce aux spectateurs qui rentrent dans les stades. De plus, les droits TV du sport continuent d’augmenter, pour une raison assez simple : le sport devient une des dernières choses à la TV qu’il faut avoir vu en direct. Chez les jeunes aux USA, la TV à la demande représente 90% de ce qu’ils consomment. Ils ne regardent plus une série ou un film ou une émission au moment où la chaîne le di use. Ils ne se laissent plus imposer l’horaire par l’événement. Mais dans le monde d’aujourd’hui, il n’est pas possible d’être coupé des résultats sportifs. Le sport doit donc être vu en direct, et il a ainsi une importance cruciale pour les chaînes de télévision.

Il y a beaucoup de chantiers à lancer dans les salles et dans les stades, et des renversements sont en cours. Salles et stades vont devenir un lieu de vie où l’on passe une après-midi plutôt qu’un lieu uniquement de mordus qui vont suivre jusqu’au bout leur équipe. Cette transformation se fait par tous les à-côtés qui vont être proposés, comme avec le nouveau stade des Lumières : boutiques, restauration… Le stade devient une sorte de grand parc d’attraction, de grand centre commercial dans lequel il va y avoir un événement particulier, le sport. Pour renforcer l’attrait et l’importance d’être dans le stade, cela demande aussi d’avoir plus de dynamisme sur les politiques de prix, plus d’intelligence sur la façon de remplir un stade, sur laquelle on peut avoir des faiblesses en France. Mais des startups se penchent sur ce point, que ce soit Seaters ou Tech4Team.

Avec le stade connecté, il va y avoir beaucoup de potentiel. Des startups travaillent sur ce qui se fait beaucoup aux USA mais encore peu en France, comme Digifood qui permet de se faire livrer sa boisson et son hot dog à sa place pendant le match et de ne pas avoir à se déplacer. Tout cela contribue à renforcer l’attrait du stade. Du point de vue de son modèle économique le sport a besoin des deux, du stade et de la TV. Il existe un danger de la salle vide et du manque d’ambiance. Les organisateurs de sport ont aussi besoin de public à l’intérieur, une grande réflexion est donc en cours sur une amélioration des conditions d’accueil dans les salles aujourd’hui. En termes de temps d’attente, de transports autour, de qualité… Beaucoup reste à faire pour améliorer la qualité d’accueil, surtout dans les vieux stades, même mythiques : au Camp Nou à Barcelone, il y a des dizaines de places où on ne voit pas la totalité du terrain car on est derrière des pylônes. Cela n’existera évidemment plus. Certains stades aux USA ont des chambres d’hôtels à la place des loges, etc. De ce point de vue, l’innovation a un champ large pour renforcer l’attractivité des stades

Il n’y aura jamais de rééquilibrage complet dans le sens où les droits TV ont pris une prépondérance dans le financement et la garderont. Mais à moyen ou long terme, des évolutions complémentaires vont changer la donne. On peut imaginer que dans quelques dizaines d’années une finale de coupe du monde de football qui se joue au Brésil se déroule en même temps au Stade de France avec des hologrammes, qui donnent l’impression d’assister à la finale de la même manière qu’au Brésil. Certains y travaillent déjà, des premières petites expériences ont été faites. Peut-être qu’à ce moment il y aura à nouveau un déplacement des gens de la télévision à des stades pour revivre des grands événements de manière collective.

Les capteurs de l’avenir

Sur tout l’aspect technologique de l’innovation, on n’en est encore qu’aux débuts. Si on prend la captation, le tracking, aujourd’hui les startups qui en font sont encore avec des GPS, sur du mouvement, et pas sur ce qui se passe à l’intérieur du corps. Tout ce qu’on a, c’est le rythme cardiaque car on sait comment le calculer, et l’analyse de la durée de l’e ort, de la vitesse, etc. Un jour, on fera du sport avec par exemple une aiguille quelque part qui permet d’analyser en permanence le sang pour évaluer le taux de sucre, l’énergie… On va pouvoir surveiller ce qui se passe à l’intérieur de votre corps pendant l’e ort. Beaucoup de biomarqueurs pourraient être analysés très facilement, ce qui va être encore plus intéressant pour l’aspect médecine et bien-être.

Ensuite, sur la pratique du sport on voit qu’il y a de nouvelles disciplines qui émergent et de nouvelles pratiques. Il y a maintenant des simulateurs de golf qui ont été créés et qui vont s’améliorer encore technologiquement, des casques qui permettent de faire du sport immergé dans une réalité virtuelle… Ils vont évoluer car le hardware est encore trop lourd, peut glisser pendant la pratique de sport à cause de la transpiration, subir la buée, être contre- productif car il va provoquer le mal de dos… Mais on sera capable dans quelques années de faire du vélo en salle et d’avoir l’impression d’être dans l’Alpe d’Huez et de pouvoir attaquer Contador en réalité virtuelle.

Laisser une place pour la technologie dans le secteur du sport

Le verrou à l’innovation dans le sport reste avant tout la pédagogie qu’il faut faire. Si je prends l’exemple des clubs professionnels, le PDG va souvent, pas tout le temps heureusement, se concentrer uniquement sur le sportif, et ne va pas considérer le non-sportif comme su isamment important pour qu’on y investisse des moyens et technologies supplémentaires. Alors que ça serait peut-être extrêmement rentable pour remplir le stade et pour gagner en billetterie. Il faut réussir à faire accepter au monde du sport dans sa globalité, c’est-à-dire côté institutionnel et pour les grands groupes également, que la technologie et l’innovation doivent se faire une place le plus rapidement possible. Pour reprendre l’exemple des clubs sportifs, s’ils veulent analyser la donnée des entraînements, c’est bien d’avoir les moyens et programmes dédiés, mais il faut aussi que l’entraîneur soit capable de moduler ses entrainements ou ses tactiques en match en fonction de la donnée qu’il reçoit. Cela demande aussi de la pédagogie, une prise d’habitude. Ce qui manque le plus aux startups aujourd’hui est juste le temps : que tout le monde sportif se mette à jour sur l’ensemble de ces sujets et soit capable d’accepter l’ensemble de ces évolutions, qui de toute façon se feront. Cela peut prendre 3 mois comme 5 ans.

Je pense qu’en tant que secteur, le sport peut être un accélérateur de l’innovation. Tout le monde sait que la F1 permet d’obtenir des avances technologiques qui vont être ensuite appliquées dans le reste de l’automobile. Dans le sport en général, on travaille sur des innovations de pointe qui peuvent ensuite être plus largement adoptées. Mais ce qu’il ne faut pas oublier, c’est qu’en France le secteur du sport est très associatif, avec des fédérations et des clubs dans lesquels il n’y a pas toujours beaucoup de renouvellement et d’adaptation, et qui peuvent s’avérer parfois relativement réfractaires au changement. Si certaines innovations peuvent aller très vite, il y a chez beaucoup d’acteurs un peu de di iculté à évoluer et à faire entrer les nouvelles technologies dans les mentalités.

L’écosystème français

La France est en bonne position, bien que cela dépende de ce que l’on considère. L’INSEP est en pointe dans le domaine de la recherche par exemple. On a de très bons chercheurs et des centres de grande qualité. Nous sommes également assez bons avec nos startups et nous disposons de grands groupes industriels comme Décathlon. En revanche, si on considère les infrastructures, même s’il y a des évolutions favorables, nous sommes moins bien lotis que les Allemands pour leurs salles ou les Anglais pour leurs stades.

Il y a donc de grandes opportunités sur l’évolution des infrastructures. Notamment sur la connectivité des salles, qui est en soi un problème simple et à court terme. Aujourd’hui le sport en général est un marché qui se porte plutôt bien et qui continue d’être ascendant en termes de pratiquants et de business qui en découle. Il y a donc de nombreuses innovations à imaginer.

 Extrait de la lettre de veille prospective #32 Sport, par Cap Digital, disponible ici

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